Vendredi 29 février 2008

undefinedExtrait du livre de photographies
"PORTRAIT" (husson-editeur)

Et si les arbres dits « remarquables » ne l’étaient pas tant que ça? Si derrière leur image d’exception, de phénomène de foire, ils n’étaient au fond que l’arbre qui cache la forêt ? D’ailleurs, les arbres n’en demandent pas tant, ils sont plus humbles que ça, ils peuvent disparaître en silence.

En 1980, sur un versant isolé des Pyrénées orientales, dans une de ces retraites en proie à l’anarchie du taillis et à l’étreinte fatale des lierres et des ronces, j’ai rencontré un bataillon de vieux châtaigniers oubliés là, comme après une guerre depuis longtemps perdue. Dans un ballet figé, leurs longues branches surplombaient la forêt environnante lançant au ciel des appels éperdus et dérisoires.

C’étaient quelques-uns des survivants de ce qu’on appelle « la civilisation de l’arbre à pain » qui pendant des siècles, dans des régions entières avait fait du châtaignier « le maître des terroirs * Leroy Ladurie», grand pourvoyeur de biens et de nourriture pour des générations de communautés d’hommes. Ils pouvaient vivre jusqu’à 15 siècles. Aujourd’hui leur culture a presque complètement disparu laminée par les maladies, l’exode rural et leur abattage systématique au profit des usines à tanin...

Leur démesure, leurs postures théâtrales, leur apparence fabuleuse et l’aura de dieux païens qui émane d’eux, mais aussi le calme et le silence inquiétants propres aux endroits abandonnés, le sentiment d’intrusion et la subtile présence des fantômes, confèrent à ce lieu toutes les marques de l’antique bois sacré. Depuis, de voyages en vacances, d’occasions en détours, je reviens dans ce panthéon devenu aujourd’hui familier pour y photographier, un peu en documentaliste, les derniers vestiges de cette statuaire vivante et son lent retour à la terre.

Petit-ch-taignier-en-S.jpgA force de les côtoyer, j’ai fini par leur donner des noms : le danseur, tête de mort, big fat, grand blessé, le boudeur, vers le ciel, le délicat, etc… Peu à peu, ils disparaissent. Certains, vacillant sur leurs terrasses ruinées, vaincus par l’érosion et l’incessant travail de sape des sangliers, s’abattent comme des tours dans un jaillissement de ronces et de baliveaux qui explosent vers la lumière soudainement accessible. D’autres ont disparu, enfouis sous une prétentieuse végétation de pacotille, absorbés par la montagne ou par ma mémoire défaillante.

Chacun de ces arbres avait été soigneusement sélectionné, greffé et cultivé sur une des mille terrasses âprement édifiées et entretenues pour lui. Il avait été nourri, soigné, taillé et parcimonieusement exploité pour être légué de génération en génération comme un bien précieux et vivant. Chaque taille, chaque coup porté, chaque prélèvement d’écorce ou de tige, chaque jeu d’enfant chapardeur, chaque récolte, chaque frottement d’animal entravé, chaque feu trop proche, chaque guerre et chaque maladie au long des siècles et de sa vie d’arbre, était inscrit en lui, l’avait façonné, avait distillé lentement au cours des temps, un peu de l’histoire de l’homme dans l’arbre.

Tout ce que le passé nous a laissé, des cathédrales aux paysages, des œuvres d’art aux traditions les plus ancrées, tout ce qui nous relie à l’histoire et tisse notre mémoire collective, rien de tout cela ne m’a jamais autant procuré cette sensation irrationnelle de me trouver réellement transporté dans ce passé, comme pris à témoin par ce choeur d’arbres vivants et si singuliers qu’on peut en faire les portraits.

Loin des arbres clonés sagement alignés, je souhaiterais ici, à l’intention d’une époque moins pressée, laisser ces arbres mémoires montrer la beauté, la richesse et la réserve d’imaginaire que la nature peut offrir quand on vit avec elle en bonne intelligence.

                                                                                                                                                                     Luc D’haegeleer


Essai-1.jpgEssai-2.jpgEssai-3.jpg

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EXPOSITION des photographies du livre "PORTRAITS",
à la librairie photo galerie HUSSON, 
www.husson-editeur.be
du samedi 22 mars au lundi 5 mai 2008, le samedi, dimanche, lundi de 14 à 19 h,

142 chaussée d'Alsemberg à1060 Bruxelles.

VERNISSAGE le jeudi 10 avril 2008 à partir de 18 h.




par D'haegeleer
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  • : photographie paysage environnement nature arbre photo
  • : Il y a plus de trente ans que je photographie au moyen format, la nature et les intéractions entre l'homme et la nature, les traces laissées par l'homme dans l'environnement. Je la photographie partout où mes voyages me mènent. Je considère mes photographies comme des documents au service d'une mémoire. Mes sujets de prédilection sont les arbres, les espaces à l'abandon, les friches les zones périurbaines... Ce blog vous informe sur mes réalisations actuelles, sur mes projets, sur mes […]
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